Le nectar des dieux
Soma au saké, un voyage divin dans les alcools de l’éternité.
À travers les grands mythes et les rituels anciens, une exploration du vin comme mémoire du vivant et promesse de renouveau.
Soma au saké, un voyage divin dans les alcools de l’éternité.
À travers les grands mythes et les rituels anciens, une exploration du vin comme mémoire du vivant et promesse de renouveau.
Ils avaient la foudre pour sceptre, l’invisible pour royaume, et, parfois, le vin pour confident. Depuis que l’homme regarde les cieux en y projetant ses angoisses et ses désirs, il suppose que les dieux boivent. Il ne peut imaginer qu’ils se contentent de contempler l’univers les bras croisés : non, il faut qu’ils trinquent. Et, puisque chaque rite terrestre a besoin de sa goutte dérivative, chaque divinité, ou presque, a trouvé son breuvage.
Voici un tour du monde des alcools divins entre breuvages disparus, libations rituelles et ivresses d’éternité.
Soma – Ce nectar que les dieux ont bu avant de le chanter
Dans les textes védiques, le Soma n’est pas une boisson ordinaire, mais une entité presque vivante préparée selon des rituels complexes, filtrée avec patience.
Elle est offerte aux dieux avant d’être partagée par les hommes. Sa composition exacte s’est perdue, mais son pouvoir traverse les siècles : éveiller, purifier, relier.
Indra en absorbe la force avant la bataille. Agni, le feu divin, en reçoit l’éclat. Ceux qui en boivent y recherchent un état d’intelligence accrue ou même encore une lucidité propice à la prière et à la création. Dans le Rigveda, une phrase revient comme un mantra : « Nous avons bu le Soma, nous sommes devenus immortels. »
Le Vin – Sang de Dionysos, offrande au Christ
Dionysos et Bacchus sont souvent confondus. Le premier appartient au panthéon grec, le second est son héritier romain. Dionysos incarne l’extase et la démesure, le dieu de la transe qui abolit les frontières. Bacchus, lui, reprend ses traits mais les domestique : ses Bacchanales deviennent fêtes populaires, ses excès une célébration sociale. Deux visages d’un même vin, tantôt sauvage, tantôt convivialité ritualisée.
Chez les Grecs, Dionysos est né vigne au poignet, mort écartelé, ressuscité avec le printemps.
Il n’a pas juste inventé le vin : il est le vin.
Il circule rouge et troublant dans les amphores, comme une vérité qui renverse. Le vin fait tomber les masques, convoque le chaos, découvre l’élan brut derrière la convenance.
Le boire, c’est convoquer ses excès autant que son mystère.
Mais c’est dans les Évangiles qu’il accède à sa transfiguration. Lors des noces de Cana, Jésus transforme l’eau en vin. Ce n’est pas une prouesse de sorcier : c’est une offrande. La fête peut continuer, la joie est sauvée. Le vin est meilleur que celui d’avant. Plus tard, le Christ choisira d’habiter la coupe et il deviendra sang. Comme un dieu bu par les hommes. Chaque dimanche, depuis deux millénaires.
Hydromel – Le miel des dieux scandinaves
Les dieux nordiques ont soif d’autre chose que de repos. Ils cherchent dans la boisson ce que même le combat ne leur donne pas : l’accès au mystère. Ce jour-là, ce n’est pas une vigne qu’on presse, mais la mémoire d’un homme : Kvasir. Né d’un pacte, élevé au rang de sage, il incarnait la parole juste, l’intelligence sans ruse.
Quand les nains Fjalar et Galar le tuent, ce n’est pas pour le faire taire : c’est pour recueillir ce qui lui restait d’essentiel. Ils versent son sang dans du miel, longuement, patiemment, jusqu’à ce que le mélange respire, fermente, s’élève.
De ce crime naît un hydromel d’un genre unique, gardé dans trois jarres, scellées comme des tombeaux. Ce n’était pas une boisson pour s’étourdir, mais pour s’élever.
Celui qui en buvait devenait poète, devin, ou dieu.
Et parfois, il devenait Odin.
Car il faut être un dieu pour en voler le secret, mais un homme pour oser le boire.
Dans les maisons basses des hauts plateaux, à l’heure où la lumière se déplace à pas feutrés, les femmes mâchent le maïs comme d’autres brodent des prières, le mêlant à leur salive, à leur souffle. Le mélange repose ensuite dans l’ombre tiède des jarres, sous la garde invisible des pierres et des ancêtres.
Quand la boisson est prête, on la verse avec lenteur dans des coupes d’argile encore voilées de mousse. Mais nul ne boit sans incliner d’abord la main vers le sol, pour offrir la première gorgée à la Pachamama… cette déesse sans visage, ventre battant du monde, présence silencieuse au creux de chaque chose.
La chicha relie, elle descend dans les corps et les traverse afin d’y faire remonter quelque chose d’oublié. On boit avec les siens, mais toujours avec la terre.
Chaque année, Osiris meurt, déchiré par son frère Seth, puis réassemblé par Isis qui ramène son souffle au monde. Son corps devient vigne, son sang coule dans le vin rouge des cérémonies funéraires. Les amphores sont scellées, alignées dans les chambres mortuaires comme des guides pour l’au-delà. Le vin accompagne les rois dans l’éternité, mais aussi les humbles, car tous doivent franchir la nuit.
Ce n’est pas un symbole, c’est une présence. Osiris ne se contemple pas : il se boit dans le silence des tombeaux.
Dans les sanctuaires shintô, le saké est servi comme une offrande : dans les mariages, il unit deux souffles. Dans les enterrements, il accompagne les absents. Sur les autels, il repose aux côtés du riz, du sel et des fruits.
Chaque gorgée se prend sans commentaire, mais jamais sans présence. Boire du saké, c’est apprendre le poids du silence, l’accord secret entre les gestes et les forces invisibles qui les entourent.
Que boit Bacchus en 2025 ? Un vin pétillant naturel, sans soufre ajouté ?
Une IPA artisanale brassée sur une péniche bordelaise ?
Ou peut-être qu’il est passé au kombucha, entre deux retraites de yoga.
Il est probable que les dieux témoignent des modes de leurs époques.
Quant à nous, peut-être a-t-on aussi une chance de trouver notre nectar divin. Comme dans Les Gouttes de Dieu, manga œnologique culte signé Tadashi Agi et Shu Okimoto, où chaque vin est une énigme et une révélation. Car le véritable nectar divin est celui qui nous bouleverse. Celui qui, l’espace d’un instant, nous fait entrevoir quelque chose de plus grand : une absence, le parfum d’un monde perdu.
Parfois, il suffit d’une gorgée pour se sentir immortel.