Le Journal / Fruit

Fermentations : La révolution invisible

Entretien avec la philosophe Anne-Sophie Moreau

Philosophe et journaliste, Anne-Sophie Moreau explore dans son dernier ouvrage Fermentations. Kéfir, compost et bactéries : pourquoi le moisi nous fascine (Seuil, 2025) les ressorts profonds de la passion contemporaine pour les micro-organismes.

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Philosophe et journaliste, Anne-Sophie Moreau explore dans son dernier ouvrage Fermentations. Kéfir, compost et bactéries : pourquoi le moisi nous fascine (Seuil, 2025) les ressorts profonds de la passion contemporaine pour les micro-organismes.
Dans son enquête mêlant histoire, écologie et philosophie, elle interroge ce que dit de notre époque l’engouement pour la fermentation, ce processus ancestral qui revient en force dans nos sociétés.

« Trop de propreté fragilise, c’est l’altérité microbienne qui nous protège et nous renforce. »

En préambule, Anne-Sophie, pouvez-vous revenir sur l’évolution de notre rapport aux microbes, de l’hygiénisme à la reconnaissance du rôle des bactéries ?

Longtemps, les microbes ont été perçus comme des ennemis invisibles, synonymes de maladie et de décomposition. Cette défiance s’est cristallisée avec l’avènement de l’hygiénisme au XIXe siècle, notamment grâce aux travaux de Pasteur, qui a montré à la fois le pouvoir pathogène des bactéries et leur rôle fondamental dans la fermentation. Nous avons alors cherché à tout aseptiser : aliments, lieux de vie, corps. Mais depuis quelques décennies, un renversement s’opère. On découvre que certaines bactéries sont essentielles à notre santé, notamment via nos microbiotes. Le biologiste Marc-André Sélosse parle même de « saleté propre » : trop de propreté fragilise, c’est l’altérité microbienne qui nous protège et nous renforce. Cette reconnaissance nouvelle des bactéries accompagne le retour en grâce de la fermentation.

Quels sont, selon vous, les symptômes les plus marquants de cette effervescence actuelle autour de la fermentation ?

Bien sûr, la fermentation a conquis nos assiettes et nos cuisines. On ne compte plus les ateliers de kéfir ou de kombucha, les rayons de supermarchés regorgeant de produits « vivants », ou encore les groupes d’échange de levain sur les réseaux sociaux.
Mais les symptômes de sa conquête dépassent largement la sphère alimentaire. On utilise désormais des probiotiques dans la cosmétique, le compostage urbain se généralise, on explore le potentiel du mycélium dans l’architecture ou le textile.
Même nos rites funéraires évoluent, certains prônant l’humusation. Cette fascination pour le fermenté, pour le « pourri » même, traduit à la fois une inquiétude face à la fin de l’abondance et une volonté de se réconcilier avec le vivant.

Bodegas CARO, coulisses des vendanges : Le raisin arrive en salle de tri, les grains non pressés entrent en fermentation puis la fermentation se fait dans les cuves.

« Le vin concentre l’idée que la vie naît de la décomposition, que la mort du fruit est la condition de l’émergence du nouveau. »

Le vin occupe une place à part dans cet imaginaire du fermenté. Pouvez-vous la définir ?

La fermentation du vin est sans doute l’un des plus vieux rituels de transformation du vivant par l’homme. À travers la fermentation, le vin concentre l’idée que la vie naît de la décomposition, que la mort du fruit est la condition de l’émergence du nouveau. Il y a là une symbolique puissante : celle de la résurrection, du retour du printemps, du passage de la matière brute à une substance dotée de sens et de mémoire. Le vin fermenté porte en lui-même la mémoire des terroirs et aussi une forme d’humilité devant la puissance des micro-organismes, qui échappent en partie à notre contrôle.

Décuvage des nouveaux vins après fermentation alcoolique, Château Lafite Rothschild.

« La fascination actuelle pour le fermenté est le signe, non pas d’un choix tranché, mais d’une conscience aiguë de notre propre fragilité »

Peut-on dire que nous sommes entrés dans une « société de la fermentation » ? Quelles tensions cela révèle-t-il quant à notre rapport à l’avenir et à la souveraineté alimentaire ?

Absolument, je crois que la société de fermentation est le miroir de nos ambivalences contemporaines. D’un côté, elle traduit une quête de régénération intérieure et collective : on valorise la diversité microbienne, on rêve d’une symbiose retrouvée avec la nature, on célèbre l’échange non marchand du ferment comme acte de résistance, et l’autosuffisance comme réponse à la vulnérabilité des chaînes globales – jusqu’à voir l’État lancer des programmes comme « Ferments du futur » pour assurer notre souveraineté alimentaire. Mais une autre tendance, plus solutionniste, voit dans la fermentation un levier technologique : fabrication de viande cultivée, matériaux biosourcés, projets spatiaux fondés sur le mycélium. La fermentation devient alors une promesse de dépassement des limites terrestres, voire de réparation du vivant par l’innovation.

Entre ces deux pôles, peut-être que la fascination actuelle pour le fermenté est le signe, non pas d’un choix tranché, mais d’une conscience aiguë de notre propre fragilité, et du besoin de repenser, à travers le vivant, notre manière d’habiter le monde.

Pourriture Noble à Rieussec.

Chez William Fèvre, la fermentation stimule la vitalité du vignoble

Par François Ménin, Chef de Culture.

La fermentation, moteur de la vitalité du vignoble

Au Domaine William Fèvre, la fermentation ne se limite pas à la cave : elle est au cœur de notre approche.
Voici, en résumé, nos trois principaux usages de la fermentation dans la vigne.

Solution à base de pain fermenté appliquée sur les sols et les composts.

Kanne : du pain fermenté pour notre sol

Nous fabriquons un pain à base de farine bio, levure et eau de pluie, que nous laissons fermenter longuement. Ce pain est ensuite dilué dans de l’eau de pluie et fermente un mois, acidifiant la solution (pH 7 à 3-3,5).


Ce ferment, riche en bactéries lactiques, est appliqué sur les sols et le compost pour stimuler la vie microbienne et aider la vigne à se défendre naturellement.

Décoction d’ortie et extrait de luzerne

Nous préparons un purin d’ortie (chauffé puis fermenté) pour donner un coup de fouet aux vignes en début de saison grâce à sa richesse en azote et en fer.
Nous produisons aussi un extrait fermenté de luzerne, riche en nutriments et micro-organismes, qui revitalise les sols et soutient la croissance de la vigne.

Récolte d’ortie, et champ de luzerne qui seront utilisées en préparations fermentées au bénéfice des vignes.
Application d’une décoction de plantes dans les vignes avec un « bouille-à-dos ».

Thé de compost

Nous brassons du compost avec de l’eau de pluie, de la mélasse, du basalte et du sel marin, puis oxygénons le mélange 24h. Ce « thé » est pulvérisé sur les feuilles pour renforcer la plante face aux stress climatiques et dynamiser la vie du sol, surtout après les vendanges.

Toutes ces fermentations, appliquées du sol à la plante, sont au cœur de notre démarche agroécologique : elles favorisent la résilience, la santé et la vitalité de notre vignoble.

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