Le Journal / Fruit

Ne crachez pas les pépins

Comment les vignerons décident du jour J des vendanges grâce à leurs dents.

Avant les vendanges, il y a la dégustation. Aux Domaines Barons de Rothschild Lafite, on croque les raisins dans les rangs pour capter l’instant juste : celui où le fruit, à peine mûr, commence déjà à mourir. Une science du goût, du temps et du compromis.

Scrollez

Avant les sécateurs, il y a les dents. Chaque année, à l’approche des vendanges, les équipes des Domaines Barons de Rothschild Lafite sillonnent les rangs. Elles dégustent les baies, mâchent les pellicules, explosent les pépins sous leurs molaires. Ce n’est pas (qu’)un plaisir coupable, c’est une science.

Parce que la décision des vendanges se trouve dans le fruit. Dans la peau, la texture, la couleur, l’adhérence de la chair, le bruit du craquement du pépin…

Ici, pas de hasard : la science qui décide des vendanges, c’est le goût.

La vendange dans la peau, mais pas seulement.

Pellicule, pulpe, pépin, le raisin est un problème à trois corps.

  • La pulpe : la plus immédiate, c’est elle qui livre le sucre et l’acidité. Facile à analyser, mais trompeuse : un raisin sucré n’est pas forcément prêt.
  • La pellicule : là où se cachent les tanins et les anthocyanes (la couleur). Il faut la mâcher pour évaluer sa dureté, son épaisseur et son amertume.
  • Le pépin : il révèle la maturité par sa couleur, son craquant, et ce petit goût de noisette quand il est prêt.

Le problème : ces trois couches ne mûrissent jamais ensemble. Les experts parlent de quatre maturités à surveiller : technologique (sucre/acide), phénolique (tanins, anthocyanes), aromatique (profil sensoriel), et texturale (consistance de la pellicule).

Trouver le point d’équilibre relève de l’artisanat. Entre eux, les vignerons l’appellent la « côte mal taillée » : un compromis savant pour attraper le raisin au bon moment, sans céder ni trop tôt, ni trop tard.

Le saviez-vous ?

Un pépin mûr croque comme une noisette, un pépin vert crisse sous la dent.

La science a ses raisons que le raisin ignore

Bien sûr, on ne vendange pas à l’intuition seule. Chaque semaine, des échantillons de 200 à 450 baies par parcelle sont analysés en laboratoire : teneur en sucre, acidité, tanins et anthocyanes,texture mesurée par pénétration de la pellicule. 

Et parfois, pour mieux comprendre ce qui se joue sous la peau, il faut descendre au microscope.

La mémoire dans la peau

Sous l’œil du microscope électronique, la pellicule révèle ses secrets : des couches plissées de cires naturelles, des parois cellulaires plus ou moins épaisses, des dépôts de tanins qui s’accumulent dans les cellules. C’est là, dans cette architecture intime, que se joue la capacité du raisin à dévoiler ses tanins.

Au cœur de la pellicule. Observation de pellicule de raisin au microscope électronique à balayage. Coupe transversale montrant la paroi cellulaire et les tanins (petits points noirs)
Successions de couches plissées de cires naturelles présentes dans la pellicule du raisin Source: Manuela Brando de Lachapelle, Bordeaux Imaging Center, Université de Bordeaux, 2025

Les analyses en laboratoire permettent de prioriser les parcelles à vendanger, mais personne ne décide d’une vendange sans avoir mâché du raisin dans les rangs. La dégustation de baies reste l’un des derniers savoir-faire purement sensoriels dans l’univers ultra-analytique du vin. Un rituel aussi physique qu’intellectuel où chaque bouche s’entraîne, année après année, à écouter les signaux minuscules que le fruit veut bien livrer.

Mûrir sur sénescence

Et sur le terrain, ils sont en général plusieurs à parcourir les parcelles : directeurs de domaine, responsables techniques, membres de la R&D. Chacun sa méthode : plusieurs baies à la fois pour sentir la cohérence globale en bouche, ou une seule qu’on dissèque minutieusement de bout en bout.

Rang par rang les équipes goûtent les baies pour se décider.

La décision ne se prend jamais du premier coup. Il faut revenir, croquer, débattre. Trop vert, trop acide, pas assez de fondant ? Il faut attendre encore. Et puis, la vigne amorce son retrait : elle ne nourrit plus activement la baie.

Mûrir, c’est mourir. On appelle ça la sénescence, le début de la mort cellulaire du fruit.

Alors, livré à lui-même, le fruit se concentre, libère ce qu’il a de plus intense, tanins, anthocyanes, arômes…

C’est dans cet état de changement quotidien que survient la fameuse « côte mal taillée », ce point de déséquilibre qui va pourtant signer l’équilibre du millésime souhaité.

Est-ce que cette baie est la côte mal taillée ? Il faut la goûter pour le savoir.

À L’Évangile, on traque la fraîcheur du Merlot en évitant le piège de la confiture aromatique. 

À Lafite, il s’agit de dépasser les arômes variétaux pour capter ceux, plus subtils, de fruit frais dans le Cabernet Sauvignon.

Lorsqu’il s’agit du R de Rieussec, le Sauvignon justement se vendange tôt, pour préserver l’éclat des thiols (fruit de la passion, mangue, pamplemousse) tandis que l’attente est plus longue pour le Sémillon et la révélation des arômes terpéniques (pêche, fleur blanche, jasmin, acacia…).

Et à Los Vascos, encore une fois tout est dans le fruit. Sa maturité se lit directement en bouche, sans détour. Quand la pyrazine s’efface juste ce qu’il faut, que le poivre laisse passer la mûre et la cerise noire, on sait qu’il est temps.

Au fond cette quête gustative est la même pour tous les vignerons et tient en une question :  jusqu’où le fruit peut aller, avant de le cueillir ? Quel sera son dernier goût d’éclat ?

Désormais si vous voyez quelqu’un, au détour d’un rang, en train de mâchonner du raisin et de recracher des pépins en souriant… vous saurez que la vendange n’est plus très loin.

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