Le Journal / Rives

Entre deux eaux

Entre deux fleuves et deux crises, l’Entre-deux-Mers, un vignoble à l’identité mosaïque, trouve dans sa diversité le ressort pour se réinventer.

Scrollez

Dans le Bordelais, la crise arrache d’abord les vignes qui n’ont pas de nom à défendre. Coincé entre Garonne et Dordogne depuis le Moyen Âge, l’Entre-deux-Mers en paie le prix fort. Mais ce grand plateau composite, longtemps regardé comme une région sans visage, découvre dans son désordre géologique et son art de vivre retrouvé une jolie carte à jouer.

Un terroir mosaïque

Le nom est trompeur. Pas de mer ici, mais deux fleuves, la Garonne et la Dordogne, qui unissent leurs eaux plus au nord pour former l’estuaire de la Gironde. L’explication la plus courante veut que la marée y remonte si loin à l’intérieur des terres, jusqu’au phénomène du mascaret, que ces cours d’eau aient longtemps eu des allures de bras de mer.

Ici, le relief ondule, vallonné comme en Toscane, façonné par des accidents anciens plutôt que par une main humaine continue. L’Entre-deux-Mers n’a pas la lisibilité géologique d’un Pauillac ou d’un Pomerol. Au Château Paradis Casseuil, propriété intégrée aux Domaines Barons de Rothschild Lafite depuis 2013, on passe d’un type de sol à l’autre  : ici des roches sablo‑argileuses, là des calcaires riches en fossiles, plus loin des terres argileuses remplies de petits cailloux calcaires.

Douces pentes de vignes de l’Entre-deux-Mers, vallonnées comme un paysage toscan.

Cette variété a longtemps joué contre la région. Faute d’un socle géologique concentré, faute aussi d’un ancrage historique aussi fort que les abbayes qui ont bâti la réputation de Saint-Émilion, l’Entre-deux-Mers n’a jamais tout à fait réussi à graver son nom dans l’esprit du consommateur. L’appellation, en vigueur depuis 1937, est aujourd’hui réservée aux blancs secs, laissant l’essentiel des rouges du territoire filer sous l’étiquette générique Bordeaux ou Bordeaux Supérieur. Un cahier des charges strict, une identité toujours floue.

Des vins frais et séducteurs

Dans ce paysage composite, rouges et blancs séduisent par leur fraîcheur.

Chez les blancs, le Sauvignon domine, épaulé par le Sémillon et la Muscadelle, pour des vins tendus et vifs, taillés par l’air océanique qui remonte le long des deux fleuves. Les profils vont des agrumes aux notes de fleurs blanches, avec parfois des touches de fruits exotiques ou de buis selon les terroirs et les maturités, mais toujours avec une colonne vertébrale de fraîcheur, signature du terroir.

Chez les rouges, le Merlot mène la danse, épaulé par le Cabernet-Sauvignon et le Cabernet Franc. Les sols argilo-calcaires leur donnent ce même supplément de fraîcheur : des vins fruités, souples, taillés pour la table plus que pour la garde.

Au Château Paradis Casseuil, ce socle général prend un relief particulier. Le domaine déploie ses soixante-trois hectares sur quatre communes — Sainte-Foy-la-Longue, Casseuil, Caudrot et Saint-Martin-de-Sescas — formant une mosaïque de terroirs où se répondent argiles généreuses incrustées de calcaire et graves filtrantes.
Le château doit sa typicité au grès tendre de l’Agenais, caractéristique du plateau de l’Entre-deux-Mers, et au calcaire à Astéries qui affleure au lieu-dit « Le Paradis » : une diversité de calcaires gréseux, de marnes et d’argiles, dont la structure poreuse ancre solidement les racines tout en préservant la fraîcheur des sols pendant les étés les plus chauds.

Le blanc, assemblage de Sauvignon, Sémillon et Muscadelle vinifiés ensemble, en tire un nez net et frais, une belle matière en bouche, et une légère touche boisée qui lui donne de l’amplitude. Typique de l’Entre-deux-Mers, il marie la tension vive du Sauvignon à la gourmandise du Sémillon, dans un style taillé pour la table autant que pour l’apéritif.

Le rouge est le cœur du domaine : Merlot, Cabernet-Sauvignon et Cabernet Franc composent un vin de fruits rouges mûrs, aux épices douces et aux tanins soyeux, porté par un relief vallonné qui module l’exposition parcelle par parcelle.

Dans le verre comme dans ses paysages, l’Entre-deux-Mers a de beaux atouts à faire valoir, et le Château Paradis Casseuil en offre la preuve.


Le vignoble bordelais sous pression

Et il faut savoir tirer le meilleur parti de ses atouts dans un contexte général de profonde restructuration. Entre 2023 et 2025, environ 18 000 hectares de vignes ont été arrachés dans le Bordelais, une réduction de 15% de la surface viticole, financée à hauteur de 73 millions d’euros d’aides publiques : la conséquence d’une surproduction structurelle que le marché n’absorbe plus.

Louis Wicke, Responsable du vignoble du Château Paradis Casseuil, dans le cuvier ouvert sur les vignes.

Et il faut savoir tirer le meilleur parti de ses atouts dans un contexte général de profonde restructuration. Entre 2023 et 2025, environ 18 000 hectares de vignes ont été arrachés dans le Bordelais, une réduction de 15% de la surface viticole, financée à hauteur de 73 millions d’euros d’aides publiques : la conséquence d’une surproduction structurelle que le marché n’absorbe plus.

Les appellations génériques, sans prestige à défendre ni clientèle fidélisée (Bordeaux, Bordeaux Supérieur, et une partie de l’Entre-deux-Mers) sont les plus exposées. Ce n’est pas la première fois que la région traverse ce genre de turbulence : en 1934 déjà, 126 vignerons s’étaient regroupés en coopérative pour surmonter une crise de surproduction. La région a une longue habitude de se réinventer face à ces cycles.

Au Château Paradis Casseuil, cette réinvention s’est traduite récemment par l’acquisition de nouvelles parcelles et d’un chai existant, qui permet de vinifier chaque lot avec un soin sur mesure, en respectant au plus près l’expression de chaque terroir.

Un sol de graves naturellement drainant, l’une des expressions de la diversité des terroirs de l’Entre-Deux-Mers.

Le climat change la donne

Il y a, dans ce terroir longtemps jugé sans grâce, un motif d’espoir. Les argiles qui composent une bonne partie du plateau retiennent l’eau et gardent la vigne hydratée quand les étés se font plus chauds et plus secs. Ce qui pénalisait ces terres autrefois, des sols hydromorphes engorgés l’hiver, se transforme en atout.

La mosaïque géologique du sol présente des avantages. Calcaire, limon, sable, argile à nodules de carbonate : une palette de terroirs, chacun avec sa propre réponse à la chaleur et à la sécheresse. 

Louis Wicke, Responsable du vignoble du Château Paradis Casseuil.

Une moindre pression foncière laisse aussi aux vignerons la liberté d’expérimenter : cépages résistants aux maladies fongiques, replantations en Vin de France, des essais que les grands noms des deux rives nobles ne peuvent pas se permettre.

La polyculture, longtemps vue comme le symptôme d’un terroir de deuxième ordre, est également une réponse possible à la crise. “Elle montre aux vignerons la voie d’une diversification possible”, résume Louis Wicke, Responsable du vignoble du Château Paradis Casseuil.

Un terroir à vivre

Les chouettes et les chauves-souris qui nichent dans les bâtisses en moellons de Paradis Casseuil savent apprécier l’hospitalité du vignoble (à ce sujet, lire notre article Batman et les nuits fauves) . C’est autour du monde entier de l’apprécier désormais.

« Il y a un vrai développement de l’Entre-deux-Mers autour des guinguettes, avec des vignerons qui se mettent à faire des soirées au printemps et en été pour promouvoir leurs vins. L’Entre-deux-Mers n’est pas une mer de vigne plate, mais une belle campagne boisée et vallonnée, il faut savoir en tirer le meilleur parti », nous explique Louis Wicke.

Du Château du Grand Verdus au Château Thieuley, en passant par la guinguette du Château La Freynelle du côté de la Dordogne, chaque propriété invente sa soirée d’été : tables en bois, musique, produits locaux.

Cet attrait pourrait bien être l’atout maître de l’Entre-deux-Mers pour sortir de l’ombre : un territoire vivant et varié, à parcourir plutôt qu’à simplement déguster.

L’Entre-deux-Mers n’a jamais été un terroir au sens classique, une signature géologique homogène portée par de grands noms. C’est peut-être justement ce qui lui permet aujourd’hui de se réinventer, au moment où le modèle bordelais traverse ses propres mutations. 

Château Paradis Casseuil, avec la diversité de ses sols et de ses vins, incarne cette voie : un terroir qui a su transformer sa diversité, autrefois perçue comme une faiblesse, en une force.

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