Sous la vigne, un rivage
Du Kimméridgien de Chablis aux graves de la Gironde, les terroirs des Domaines Barons de Rothschild Lafite portent chacun à leur façon la mémoire de mers anciennes.
Du Kimméridgien de Chablis aux graves de la Gironde, les terroirs des Domaines Barons de Rothschild Lafite portent chacun à leur façon la mémoire de mers anciennes.
De Chablis à Pomerol, en passant par Pauillac et l’Entre-Deux-Mers, une même question : que reste-t-il, sous la vigne, du passage des mers anciennes ? Tantôt visible dans la roche et les fossiles, tantôt seulement lisible dans le relief qu’elle a façonné il y a des millions d’années, l’empreinte marine raconte à sa manière la diversité des terroirs des Domaines Barons de Rothschild Lafite.
Dans certains vignobles, la mer est encore là, inscrite dans la roche, fossilisée en surface ou enfouie en sous-sol. Dans d’autres, elle a simplement façonné le paysage avant de se retirer.
À Chablis, la mer est dans la roche : visible et fossilisée. Dans les parcelles du Domaine William Fèvre, la marne gris-beige révèle au regard attentif de petites formes en spirale de quelques millimètres à peine. Ce sont des Exogyra virgula, des huîtres vieilles de cent cinquante millions d’années : elles vivaient dans une mer tropicale peu profonde alors que le continent européen n’avait pas encore pris sa forme actuelle. Leur décomposition millénaire a enrichi le sol en carbonate de calcium et en argile. Une densité minérale qui est la signature du terroir chablisien : elle donne au Chardonnay, un cépage qui a conquis de nombreuses latitudes, de l’Australie à la Californie, une expression inimitable. Les amateurs reconnaissent à l’aveugle ce goût qui n’est plus simplement ample et beurré, mais “umami”, à la fois rond et salin.
Cette période géologique réserve une petite ironie : le Kimméridgien doit son nom au village de Kimmeridge, dans le Dorset anglais, où les géologues du XIXe siècle ont identifié ces formations pour la première fois. Que l’appellation la plus française qui soit porte le nom d’un village anglais ne semble pas troubler Didier Séguier, directeur technique du Domaine William Fèvre, qui s’intéresse davantage à l’influence de cette roche sur le vin.
« Le Chardonnay planté sur le Kimméridgien tire sa substance du sol. Il en prend la salinité, la minéralité, et ce potentiel de garde qui distingue ces vins de tout ce qui se fait ailleurs à partir du même cépage. »
Le Chardonnay est ici un révélateur : il capte ce que le sol lui transmet sans filtre. C’est cette transparence qui explique en partie, selon Séguier, le succès de Chablis au Japon.
« Les Japonais ont inventé l’umami pour désigner un goût qu’ils retrouvent dans le Chablis grâce à la rencontre du Chardonnay et d’un sol Kimméridgien : cette dimension saline et minérale fait de Chablis un partenaire naturel pour les fruits de mer et les poissons crus. »
Aussières : mémoire de sédiments
Au Domaine d’Aussières, près de Narbonne, la mer a laissé une trace différente mais tout aussi lisible. Les parcelles du domaine reposent sur des grès datant d’environ 80 à 85 millions d’années, formés sous des eaux marines chaudes à la période du Turonien-Santonien. Ces grès varient selon leur composition : tantôt ferrugineux et rouges, tantôt micacés et scintillants, tantôt plus calcaires et clairs.
Entre les parcelles, trois ruisseaux descendent des collines environnantes et ont comblé au fil du temps la dépression naturelle du domaine d’alluvions et de cailloutis. Sur le plan de Barthe, les vieilles vignes de Carignan poussent sur des galets de quartz blanc, vestiges d’une ancienne nappe alluviale datant de deux millions d’années. L’histoire est ici stratifiée comme un livre : chaque couche, une époque.
Mais tous les terroirs de la famille ne reposent pas sur leurs archives marines. Il faut ici démêler deux histoires que l’on confond souvent.
Les graves de Lafite et de Château Duhart-Milon ne viennent pas de la mer. Ce sont des cailloux ronds, mélange de granites, de feldspaths et de grès arrachés aux Pyrénées et aux Alpes pendant les périodes glaciaires du Quaternaire, il y a moins de deux millions d’années. Eau et glaciers les ont transportés sur des centaines de kilomètres. Plus le voyage est long, plus la pierre est petite et arrondie : c’est pourquoi les graves de Pauillac sont fines et légères, là où celles des coteaux pyrénéens sont encore angulaires et grossières.
Ce que la mer a fait à Pauillac est plus discret, mais tout aussi décisif : en se retirant progressivement au fil des transgressions et régressions marines sur trente millions d’années, elle a ouvert l’espace dans lequel la Gironde a pu déposer ces matériaux. Elle a façonné le paysage, creusé les vallées, orienté les cours d’eau. Elle n’est pas dans la roche mais dans la forme du terrain.
Une exception notable qui est aussi une autre expression des terroirs de Lafite : Anseillan dont les parcelles révèlent sous les graves le calcaire marin qui sert de soubassement à une partie du plateau. Là où il affleure, les racines plongent différemment, le drainage change, et le profil du Cabernet-Sauvignon aussi : preuve que sous une même appellation, la mer n’écrit pas partout de la même main.
Au Château L’Evangile, sur le plateau de Pomerol, le paysage a lui aussi été sculpté par les avancées et retraits successifs des eaux marines. En surface, aucun fossile dans les argiles du domaine. L’influence marine est là dans la configuration des buttes et des plaines, pas dans la minéralogie visible des sols. Ce sont ces mêmes argiles profondes qui, en retenant l’humidité, offrent aujourd’hui aux vignes une réserve d’eau précieuse dans les étés de plus en plus chauds.
Dans l’Entre-Deux-Mers, au Château Paradis Casseuil, le nom du lieu suffit à en raconter la géographie. Coincé entre la Garonne et la Dordogne, le domaine se trouve dans un couloir façonné par deux fleuves dont les crues successives ont déposé des alluvions récentes. La mer est loin. Mais c’est l’eau, encore, qui a tout construit.
L’influence de la mer sur un terroir n’est pas binaire. Il ne s’agit pas seulement de savoir si on y trouve des fossiles marins. ll s’agit de comprendre de quelles manières les mouvements des eaux ont, sur des dizaines de millions d’années, dessiné des paysages, sélectionné des roches mères et déterminé la profondeur des sols.
À Chablis, au domaine William Fèvre, elle est écrite dans le grain même de la roche. Au domaine d’ Aussières, elle affleure dans les grès du Turonien-Santonien, tantôt ferrugineux, tantôt scintillants de mica.
Sur les graves de Lafite et du Château Duhart-Milon, elle a quitté la matière pour ne plus habiter que la forme du terrain : ce couloir que la Gironde a mis trente millions d’années à ouvrir.
À L’Évangile, elle s’est retirée plus discrètement encore, sculptant les buttes et les plaines de Pomerol sans jamais se montrer dans l’argile. Et jusqu’au Château Paradis Casseuil, où la mer a cédé la place aux fleuves, c’est encore elle qui, par eau interposée, continue d’écrire.
Sous chaque vigne, il y a toujours un rivage.