RECETTE - De l’étal à la table : recettes au croisement de la mer et des chais
Dans chaque édition du Journal, nous vous proposons des recettes de cuisine. Cette fois-ci, cap sur Bordeaux et Chablis : à Bonne Mer, Olivier de Butler et Mathieu Crosnier se confient sur le fruit de leur travail. Ils font dialoguer la densité iodée d’un Mulet noir, la fraîcheur vive d’un R de Rieussec et la tension saline des Grands Crus de William Fèvre.
On dit que les huîtres ont le goût de l’endroit où elles ont grandi. C’est aussi vrai pour un verre de vin : derrière une gorgée de William Fèvre ou de Rieussec, il y a toute la mémoire d’un sol. William Fèvre la puise dans la géologie marine du Kimméridgien, avec ses fossiles et ses dépôts marins vieux de 155 millions d’années. Rieussec la trouve dans les brumes de Sauternes, celles qui nourrissent le botrytis et façonnent l’équilibre du vin.
Le terroir de Chablis composé de sédiments marins, d’algues et de coquillages confère aux vins de William Fèvre sa fraicheur et sa minéralité si caractéristiques.
De belles baies de raisins de Rieussec qui commencent à botrytiser lorsque les fines goûttes d’eau de la brume matinale de Sauternes s’évaporent sous la chaleur de l’après-midi.
C’est cette mémoire que nous avons emportée avec nous à Bordeaux, à la rencontre de deux personnes qui ne s’étaient auparavant jamais croisées, Olivier de Butler, propriétaire du restaurant Bonne Mer, et de Mathieu Crosnier, directeur d’exploitation de Rieussec. Deux Hommes, deux univers, deux passions, et le fruit de leur travail qui se retrouve dans une même envie : créer un dialogue entre la mer et la vigne autour d’une recette.
À la table de Bonne Mer
À la terrasse de Bonne Mer, entre l’odeur de glace fraîche et les tables en bois clair, Olivier raconte ses poissons avec la même ferveur que Mathieu décrit ses vignes. Le premier parle d’écailles, de courants, de chairs iodées ; le second rebondit avec ses mots : fraîcheur, tension, équilibre. Deux langages qui, très vite, n’en font qu’un…Olivier confie son coup de cœur : le Mulet noir. Trop souvent relégué derrière le bar, il séduit par sa densité et son énergie brute. Cru, il impose une franchise iodée qui le classe parmi les plus beaux poissons de nos côtes. « Pour moi, c’est l’un des meilleurs », dit-il simplement.
Olivier de Butler, propriétaire de la poissonnerie et du restaurant Bonne Mer.
Mathieu Crosnier, Directeur d’Exploitation de Rieussec.
Mathieu Crosnier lui partage son regard : « R de Rieussec a été pensé pour ça : un vin blanc sec issu de Sauternes, sans botrytis, mais avec la même exigence que le grand cru classé. Un vin qui doit dialoguer avec une cuisine vive, crue, contemporaine. » On devine, derrière ses mots, la volonté de prolonger l’histoire de Rieussec au-delà des liquoreux, d’ouvrir la voie à une autre expression du terroir.
De là, la conversation devient atelier. Comment tailler le Mulet cru pour préserver sa chair tendue ? Quel épice glisser pour réveiller son nerf salin ? Et surtout : quel vin mettre en face pour que l’un et l’autre s’élèvent ? Le jeu devient recette, dialogue à quatre mains où le verre et l’assiette s’éclairent mutuellement.
Métier de passion, métier de tension
Olivier le dit sans détour : « Le métier de poissonnier, on l’annonçait déjà en voie de disparition quand j’ai commencé, il y a trente ans. Et pourtant, on est toujours là. » Toujours là, mais au prix d’une adaptation constante. La poissonnerie seule ne suffisait plus ; il a fallu ajouter la restauration pour rentabiliser l’activité.
Ses journées commencent tôt : livraison de nuit ou au petit matin, la glace qu’on étale sur l’étal, les caisses qu’on décharge. « Il y a des semaines où tu fais un gros chiffre, d’autres où tout retombe, mais le travail est le même. » Le parallèle avec la vigne est évident : les mêmes gestes répétés, qu’importe le rendement. Et la même incertitude. Comme les vignerons face au gel ou à la grêle, les poissonniers se heurtent à des quotas changeants, à la raréfaction des ressources, aux prix qui flambent. « On a reçu un thon de 30 kilos cette semaine, de Méditerranée. C’était splendide, mais devenu très cher. On propose à nos clients de se faire plaisir moins souvent, mais mieux », explique Olivier.
L’exigence, toujours, prime.
L’un des premiers gestes se fait les mains dans la glace : il faut construire le banc de glace pour l’étal. Pour le poissonnier, c’est l’hiver chaque matin.A Rieussec, la taille commence dès que l’hiver pointe le bout de son nez.
La double casquette : poissonnerie et cuisine
La perte ferait partie du métier si la cuisine n’était pas là pour prolonger la vie des produits. Mais ici, rien n’est bradé ni détourné : « On achète pour la poissonnerie, et on achète pour la restauration. Ce sont deux circuits différents. Mais quand on voit que des sardines fragiles ne partent pas assez vite, on les transforme en rillettes. La qualité reste intacte. »
On ne sauve pas un produit : on l’élève, on le métamorphose. Le poissonnier devient cuisinier, le cuisinier passeur de goût.
Le Mulet noir séduit en bouche par sa densité et son côté iodé, le coup de cœur d’Olivier.
Des ressources qui s’amenuisent
Comme la vigne, la mer vit au rythme des changements. « Quand tu passes de mille habitants autour du bassin d’Arcachon dans les années 70 à cinq mille aujourd’hui, sans infrastructures adaptées, la pollution suit », regrette Olivier. Trop de bateaux, trop de chaluts, pas assez de renouvellement.
Le constat est sévère : « Dans le bassin, il n’y a pratiquement plus de poissons. » Les petits ports — Royan, Noirmoutier, Oléron — restent les garants d’une pêche de qualité. Mais les volumes ne sont pas extensibles. Et les prix grimpent.
L’avenir ? Peut-être moins d’abondance, mais une consommation plus raisonnée, plus respectueuse. Comme dans le vin, l’époque du « toujours plus » touche à sa fin.
Comme le vigneron taille ses ceps, le poissonnier découpe la chair du thon. Le geste est sûr, il prépare la matière brute à devenir saveur.
Recette : Tataki de Thon pêché à la ligne, retour de pêche de Saint-Jean de Luz et mousseline de navets
Une création du chef Eymeric (Bonne Mer), pensée pour dialoguer avec un vin de Chablis.
Découper des belles tranches de thon de près d’1cm d’épaisseur
Badigeonner de sucre roux,
Saisir comme un caramel 1mn de chaque côté à la poêle
Faire une marinade avec de la sauce soja sucrée et salée
Accompagner le poisson d’une purée de navets, écrasés à la fourchette et rajouter de la crème entière
Servi avec un grand cru de William Fèvre, ce tataki de thon vient rappeler que les vins de Chablis tiennent leur singularité d’un sol unique : le Kimméridgien. Composé de couches de marnes et de fossiles marins vieux de 155 millions d’années, il imprègne le Chardonnay d’une tension saline et d’une minéralité iodée qui prolongent naturellement l’appel du large.
Accord : Domaine William Fèvre, Chablis Grand Cru Les Clos.
Recette : Le ceviche à la mangue et au piment rouge
Une composition signée Mathieu Crosnier, Directeur d’Exploitation de Rieussec.
Filets de Mulet noir, détaillés en dés réguliers
Mangue mûre en petits cubes
Oignon rouge et oignon nouveau émincés
Piment rouge ciselé
Jus de citron vert frais
Coriandre ciselée
Sel et poivre de Sichuan
Accompagné d’un R de Rieussec, ce ceviche de Mulet s’équilibre entre acidité et épices tout en étant adouci par la mangue. Le vin blanc sec vient parfaire l’accord grâce à sa fraîcheur et ses notes d’agrumes.
Ceviche de Mulet Noir à la mangue et au piment rouge.
Humilité et patience
La mer comme la vigne rappellent une vérité simple : on ne maîtrise pas grand-chose. Le pêcheur jette ses filets à l’aube, le vigneron taille ses ceps en hiver, et tous deux savent que le résultat leur échappe en partie. Les poissons se font plus rares, les saisons se détraquent, mais le geste reste, précis, répété, habité.
C’est peut-être là leur force : maintenir le goût vivant, même quand l’avenir se complique.
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